Livre : Blancs mais... Noirs. Le passing, une mascarade (...)

Ayn Rand, l’égoïsme rationnel et l’objectivisme (bloc-notes).

Psychologie sociale de la race : "Black + White = Not White (...)

Symboles confédérés. État des lieux.

Afro-Américains. Donald Trump accorde une grâce posthume à (...)

Livre : Blancs mais... Noirs. Le passing, une mascarade raciale aux États-Unis, éditions Jourdan, 2018, 220 p.

« La race est à la fois quelque chose de spécieux et quelque chose de réel. C’est ce que montre l’histoire de ces milliers d’Américains légalement Noirs parce qu’ils avaient « une goutte de sang noir » (one-drop rule) mais qui ont choisi de passer Blancs, voire de vivre comme tels, parce que phénotypiquement ils avaient l’apparence d’être Blancs. Ils pouvaient ainsi plus aisément s’enfuir du Sud esclavagiste et échapper aux chasseurs d’esclaves fugitifs. Cette mystification ne leur avait pas moins été utile pour échapper à la condition sociale faite aux Noirs, à la ségrégation et aux autres lois raciales dans le Sud, aux pratiques racialistes dans le Nord.
Le passage pouvait être ponctuel, lorsque, par exemple, il permettait de fuir l’esclavage et de leurrer les chasseurs d’esclaves fugitifs ou lorsqu’il permettait aux intéressés d’accéder à des services (établissements scolaires et universitaires, transports, commerces, hôtels, plages) réservés aux Blancs. Le passage pouvait être définitif tout en étant absolu ou relatif selon que celui qui avait passé définitivement Blanc coupait résolument les ponts avec les Noirs ou menait deux existences raciales radicalement séparées l’une de l’autre.
Ce livre propose une plongée dans cette migration raciale ayant eu cours aux États-Unis jusque dans les années 1950. Il y est question de politique de la race, notamment à travers l’obsession des suprémacistes Blancs pour la pureté raciale, à travers la faillite même de l’idée de la race que mettait en évidence le passing. Il y est question des arbitraires légaux en matière de définition de la race, des interdictions légales de la miscégénation entre Blancs et Noirs, de la valeur de bien attachée à la whiteness par les lois et par les juges. Il n’y est pas moins question de psychologie, à la faveur de portraits de « passages » et de refus de « passage » célèbres. Cet arbitrage sur l’opportunité de « passer » n’a jamais été une mince affaire, comme le montrent les drames ou les névroses du passing, que la littérature et le cinéma américains ont emphatisé à travers l’archétype du mulâtre tragique. »

Tags : États-Unis – Race – État racial – Colorisme – Esclavage – Ségrégation raciale – Droits civiques – Blackness – Whiteness – Métissage – Pigmentocratie

Ouvrage agrémenté de 42 photographies.

Site de la FNAC
Site d’Amazon

« Je suis Blanche ! Blanche ! Blanche ! »

Affiche française non-officielle de Lost Boundaries, d’Alfred L. Werker (1949). Cette affiche, du graphiste René Lefèbvre, est plus heureuse par son titre et son iconographie que l’affiche officielle, improprement intitulée Frontières oubliées. DR René Lefèbvre.

1. Histoire de la taxinomie raciale : catégories du recensement fédéral depuis 1790

Le recensement fédéral périodique de la population américaine comporte des éléments de catégorisation raciale (ethnoraciale de nos jours). Dans la période contemporaine, c’est à chacun de cocher la case qu’il juge pertinente et même éventuellement plusieurs cases. Paul Schor, dans Classer et compter. Histoire des recensements américains (éditions de l’EHESS, 2009) raconte précisément l’histoire politique, légale, administrative et sociale des catégorisations raciales dans le recensement fédéral. Mais cette histoire se superpose à celle des législations et des pratiques administratives des États fédérés, spécialement dans le Sud.

Les catégories ethnoraciales du recensement fédéral américain sont disponibles ICI.

2. Cour suprême (1896) : Plessy v. Ferguson. Une histoire de passing activiste.

Plessy v. Ferguson, 163 U.S. 537 (1896). « Séparés mais égaux » (Separate but Equal) : la ségrégation raciale n’est pas contraire au principe constitutionnel d’égale protection des lois. Or le requérant, Homer Plessy, métis, était passé Blanc dans une démarche militante de mise en évidence du caractère absurde de la définition légale des Noirs et des Blancs en vigueur en Louisiane. Mais l’affaire a un deuxième enjeu en termes de sociologie du droit : la Louisiane était, en effet, un endroit très particulier en matière raciale, eu égard à l’influence française et à l’influence espagnole. L’histoire d’Homer Plessy (photo) est donc aussi celle du colorisme, une question qui n’était pas moins posée à la fin du XIXe siècle lorsque nombre de leaders Noirs étaient des Noirs volontaires que lorsque le magazine noir Jet titre en 1953 « Les créoles sont-ils des Noirs ? ».


3. Les « Noirs invisibles ». Problème politique et épine judiciaire.

Combien furent-ils, ces Noirs « invisibles » ? Des centaines de milliers, disent certaines sources. Étaient-ils d’ailleurs si « invisibles » que cela ? Ce sont ceux-là mêmes qui prétendaient les reconnaître au premier coup d’oeil qui, à la fin du dix-neuvième siècle, finirent par croire qu’ils « sont partout » (voir à ce propos les développements du livre relatifs aux archives judiciaires et aux dépositions souvent cocasses de témoins lorsqu’il s’agissait, pour toutes sortes de litiges, de dire si un tel est Noir ou Blanc). Dans le livre, ceux des Noirs invisibles et des Noirs volontaires dont on a proposé des portraits sont ceux qui sont nationalement connus.


4. Les juges et la « sudisation » du Texas

Le Texas, pour n’avoir adhéré à l’Union américaine qu’en 1845 mais pour avoir été esclavagiste, n’était cependant guère présent dans les études sur l’État racial en Amérique jusque dans les années 2000, pour des raisons diverses allant de l’influence juridique espagnole à la croyance que les juges du Texas n’avaient pas commis de jugements en matière d’esclavage.

Or, ce ne sont pas moins de 485 arrêts qui ont été rendus sur cette question par la Cour suprême du Texas entre 1840 et 1907 (ce qui suggère des milliers de cas au niveau des juridictions inférieures). Et l’on trouve dans ces arrêts exactement les mêmes enjeux que ceux des autres États esclavagistes (le statut des esclaves autant que celui des libres de couleur) et ségrégationnistes.


5. Langston Hughes – James Weldon Johnson.

I. James Weldon Johnson, The Autobiography of an Ex-Colored Man, 1912.

James Weldon Johnson est né à Jacksonville en Floride en 1871 de parents immigrants des Bahamas. Après des études de droit et une admission au barreau de Floride en 1898 qui le vit compter parmi une poignée d’avocats noirs de l’Etat, il préféra ne pas pratiquer et choisit une carrière d’enseignant, d’administrateur scolaire, de publiciste (il fonde le Daily American à Jacksonville) et d’auteur de textes pour des musiciens (son frère en était un).
Sa première occurrence importante dans l’histoire des Noirs remonte à 1900. Il est de passage en Floride lorsqu’il lui est proposé d’écrire une chanson en vue de la célébration de l’anniversaire d’Abraham Lincoln. Il en écrivit le texte et son frère, John Rosamond Johnson, en écrivit la musique : la résonance de Lift Every Voice and Sing dépassa la Floride, ce poème chanté devenant « l’hymne national noir » (The Black National Anthem, 1900).

James Weldon Johnson, qui s’est installé à New York en 1902, quitte les États-Unis en 1906, afin de servir comme consul des États-Unis à Puerto Cabello (Venezuela) puis à Corinto (Nicaragua). C’est pendant le loisir de ses charges consulaires qu’il écrivit The Autobiography of An Ex-Colored Man (1912), l’histoire d’un homme de sang mêlé qui est partagé entre l’envie de rester dans la négrité et de s’y distinguer à travers la musique noire et la tentation de « passer » Blanc au risque de mener une existence anonyme et banale.

Paru en 1912, ce roman est donc antérieur à la Harlem Renaissance des années 1920 et 1930 tout en étant désigné comme une référence par différents écrivains d’un mouvement dont il fera pleinement partie à la faveur d’autres œuvres, dont The Book of American Negro Poetry, recueil de ses critiques des plus beaux poèmes des écrivains Noirs Américains. Trois ans avant la parution de son autobiographie, il signe en 1930 un solide livre d’histoire du Black Manhattan, a Social History of Black New York.

James Weldon Johnson n’eut pas moins une vie militante en faveur de l’égalité raciale. Le cadre organisationnel en fut dans les années 1910 et 1920 la NAACP. C’est en effet dans The Crisis, le magazine de la NAACP, dont le rédacteur en chef est alors W.E.B. Du Bois, qu’il publie en 1915 une critique de « The Birth of a Nation » (Naissance d’une nation) de D. W. Griffith, critique qui en dénonçait le caractère raciste (vision héroïque du Ku Klux Klan, présentation dénigrante des Noirs, ceux-ci étant joués par des Blancs grimés en Noirs, etc.). Il fut encore l’un des dirigeants exécutifs de la NAACP, et à ce titre l’organisateur de la « marche silencieuse » (Silent March, New York, 1917) contre la violence raciale et le porteur devant les autorités, le Congrès en particulier, des demandes législatives de l’organisation en matière de répression des lynchages.

The Crisis, vol. 17, n° 5, mars 1919, p. 229. Les années 1915-1944 furent celles du « Deuxième Ku Klux Klan ».


II. Langston Hughes, « Who’s Passing for Who ? », 1956.

Langston Hughes, le grand poète de la Harlem Renaissance est présent à différents égards dans le livre. Dans ce court texte daté du 1er janvier 1956, c’est avec ironie qu’il s’attaque à la vision essentialiste de la « race » tapie derrière les taxinomies raciales définies par les lois. C’est un texte qui peut néanmoins être lu comme un anachronisme car il date d’après le passing.

Langston Hughes Who's Passing for Who by Pascal Mbongo on Scribd


6. Les « Noirs volontaires ».

Tous les Noirs (au sens des lois notamment) en situation de passer ne le faisaient pas, pour un ensemble de raisons explicitées dans le livre. Ces Noirs volontaires ont-ils été plus nombreux que les Noirs invisibles ? Cela est difficile à trancher.

Fredi Washington (Fredericka Carolyn Washington) est principalement connue pour son rôle de Peola dans Imitation of Life, où elle campe le passing d’une jeune femme noire (voir les développements du livre à propos de ce film). Elle est née en Georgie, puis a grandi en Pennsylvanie. Elle a d’abord été danseuse, auprès notamment de Josephine Baker à Broadway, avant de devenir actrice de cinéma et de tenir plutôt souvent des rôles de Noire.

Fredi Washington en 1940 ((Charles ‘Teenie’ Harris/Carnegie Museum of Art/Getty Images). Lire sa nécrologie dans le New York Times

Les « Noirs volontaires » de Pike County (Ohio).

Ce petit comté de l’Ohio a une particularité :sa population se définit depuis un siècle, de génération en génération, comme étant Noire. Y compris ceux, nombreux, qui ont l’air d’être Blancs mais qui revendiquent ainsi le fait d’avoir du « sang noir ». Un intéressant reportage radiophonique a été consacré à ce comté en 2012.


Mentions légales | Conception et réalisation: Lucien Castex | Plan du site | Accès restreint